7 ENTRE NOUS - Benoît Lutgen

15 décembre 2020 à 17h02 - 1214 vues

Benoît Lutgen : « Face au virus, le Benelux aurait dû accorder ses violons »

 

Même si le contexte sanitaire les réduit au strict minimum, nous sommes en pleine période des commémorations de la Bataille des Ardennes. Bastogne en est évidemment la ville-phare. Invité de « 7 entre nous », son bourgmestre Benoît Lutgen explique le sens qu’il souhaite donner au travail de mémoire. Autodidacte, il confie en quoi cela l’a amené à se forger une carapace. Il revient aussi, sans regrets sur le fond, sur le fait d’avoir débranché la prise des gouvernements régionaux avec le PS en 2017. Et il regrette que les mesures anti-Covid n’aient pas été harmonisées au sein du Benelux. Extraits de son interview qu’on peut écouter in extenso en podcast.

LA LIBERTÉ D’EXPRESSION A RÉGRESSÉ.- « Quand j’étais adolescent, il y avait une certaine insouciance qui n’existe plus. Il était plus facile d’être jeune il y a trente-cinq ans qu’aujourd’hui. Les perspectives sont assez sombres à court terme, pas beaucoup plus éclairées à moyen terme, et assez noires à long terme, ne serait-ce qu’avec l’enjeu climatique, où l’on nous dit tous les jours qu’on va rôtir comme des poulets dans un four. Objectivement, c’est très difficile pour les jeunes. Il y a aussi la liberté d’expression qui, malgré les réseaux sociaux, a régressé selon moi depuis 25 ou 30 ans. Par exemple, celui qui produirait aujourd’hui un film comme Rabbi Jacob - un film drôle mais qui fait aussi passer des messages de tolérance en prenant des contrepieds – risquerait de se faire pendre. Le monde a changé, et pas dans le bon sens en ce qui concerne la liberté d’expression. »

MON GRAND-PÈRE MATERNEL M’A OUVERT LES YEUX SUR LE MONDE.- « J’ai vécu une bonne partie de mon enfance chez mes grands-parents maternels, de l’âge de 6 ans jusqu’à mes 14 ans, jusqu’à la mort de mon grand-père qui m’a beaucoup marqué. Vivre avec ses aînés, ce sont des moments privilégiés. J’en retiens les belles conversations que j’ai pu avoir avec mon grand-père qui était impliqué dans le monde associatif, qui s’intéressait à ce qui se passait dans le monde et sur lequel il m’a ouvert les yeux en étant chez soi autour d’une table tous les soirs et tous les midis. Ça m’a beaucoup aidé. »

MON GRAND-PÈRE PATERNEL, MORT LORS DE LA BATAILLE DES ARDENNES.- « Ma grand-mère paternelle a vécu dans sa chair la Seconde guerre mondiale et plus particulièrement la Bataille des Ardennes puisque son mari y a été fusillé en 1944. C’était quelque chose dont on ne parlait quasiment jamais. Je l’ai découvert quand ma grand-mère a été interviewée à l’occasion du 40e anniversaire de la Bataille des Ardennes. Quand elle a expliqué comment les choses s’étaient produites, ça m’a très fortement ému. Quant à mon père, qui est mort il y a quelques mois, c’est vraiment à la fin de sa vie qu’il m’a expliqué ce qu’il a ressenti comme gamin de 8 ans vivant la perte de son père. »

LA FORCE ET LA CARAPACE DE L’AUTODIDACTE.- « Je suis un autodidacte. Je n’ai pas terminé d’études supérieures. Inévitablement, dans un premier temps, je l’ai vécu comme une faille, une faiblesse, au début de ma vie politique. Quand j’ai été propulsé ministre en 2004, on me l’a clairement fait ressentir. A 34 ans, quand je deviens ministre de l’Agriculture et de l’Environnement, je suis sous le feu des critiques de parlementaires de l’opposition qui se disent que je suis le maillon faible. Ça m’a forgé une carapace terrible. C’est certes beaucoup mieux d’avoir un parcours académique complet, mais à défaut, cela demande une force de travail décuplée. Je dormais 4 ou 5 heures par nuit, j’étudiais mes dossiers plus que tous mes collègues. Le plus beau bulletin que j’ai un jour reçu m’a été donné en 2009 par la presse qui m’a attribué 17/20 à la fin de mon mandat de ministre. La grande dis’ et premier de classe, ce que je n’avais pas été beaucoup dans ma vie hormis au début du secondaire. »

DES REGRETS SUR LA FORME, PAS SUR LE FOND.- Quand j’ai débranché la prise, en juin 2017, des gouvernements régionaux formés avec le PS, il y avait le besoin d’un électrochoc en Wallonie et à Bruxelles, avec les affaires de Nethys, du Samu social, etc.  Je n’ai pas pu constater la volonté d’apporter le changement nécessaire dans le chef du parti socialiste, singulièrement dans celui de Paul Magnette, bien plus que dans celui d’Elio di Rupo contrairement à ce qu’on pourrait croire. Je savais que c’était périlleux et qu’on prenait des risques pour notre formation politique, mais c’était utile pour l’avenir de la Wallonie.  Le PS m’a qualifié de traître en disant que je n’avais pas respecté mon engagement. Je rappelle simplement qu’il arrive fréquemment des changements d’alliance en cours de législature, comme encore récemment à Verviers par exemple. Le PS a hurlé à la trahison mais je constate que cela ne lui pose aucun problème quand il agit ainsi dans une commune. Inévitablement, ça laisse des traces dans les relations politiques, je peux le comprendre mais je ne regrette rien sur le fond. Sur la forme, je peux, avec le recul, avoir assez de sagesse pour regretter la façon que j’ai utilisée. »

UNE PRESSION ÉNORME SUR NOS COIFFEURS ET INSTITUTS DE BEAUTÉ.- « Face au coronavirus, j’aurais aimé que le Benelux, trois pays fondateurs de l’Europe, puisse accorder ses violons. Autrement dit, à situation pandémique équivalente, réponse équivalente pour les fermetures de magasins, d’écoles, etc.  Pour les communes proches de la frontière grand-ducale, des Pays-Bas ou de la France, cela a été une aberration totale. En Belgique, on nous dit : pas question d’aller chez le coiffeur ou dans un institut de beauté. Mais pas de problème pour y aller au Grand-duché ou en France. J’aurais souhaité au minimum qu’on harmonise les mesures, et de préférence vers la sécurité sanitaire pour éviter une troisième vague, en attendant le vaccin. On est dans une situation absurde, avec une pression énorme sur les coiffeurs et les instituts de beauté qui est ignoble dans le cas de Bastogne. Ils voient leurs clients partir de l’autre côté de la frontière, et même certains clients qui menacent d’aller voir ailleurs si leur coiffeur n’accepte pas de les coiffer en black ou en stoemeling. Sur le plan sanitaire, cela n’a aucun sens puisqu’on envoie des Belges se mélanger au Grand-duché avec le risque de revenir avec des contaminations. »

UN TRAVAIL DE MÉMOIRE POUR RAVIVER LA DÉMOCRATIE.- « Pour moi, entretenir la mémoire, ce n’est pas entretenir la guerre avec des uniformes et des documents. Il faut un autre message. Notre objectif, avec le Bastogne War Museum, est d’amener des jeunes d’Europe et des Etats-Unis à se rencontrer à Bastogne, à partager dans les cours de citoyenneté ou au niveau universitaire, à partir de la réalité de la Bataille des Ardennes qui a fondé une partie de l’Europe, à voir où en est notre démocratie aujourd’hui, comment apporter sa pierre à l’édifice dans un système démocratique fortement ébranlé ces derniers temps et repartir avec des projets concrets pour faire vivre la démocratie dans son quartier, dans sa ville. Ce serait le plus beau remerciement à exprimer à l’égard de nos libérateurs qui sont morts ici pour notre liberté. »